Le chanvre
Une histoire d'échanges commerciaux
L’économie agricole s'est développée suivant la richesse des sols et, dans un premier temps, grâce à l'administration de leurs domaines par les moines installés dans les abbayes de Meyriat et de Saint-Sulpice. Cette valorisation des terres monastiques ne s’avéra cependant pas suffisante pour subvenir aux besoins de la population.
Avant les transformations économiques des XIXe et XXe siècles, le Jura méridional était constitué de pays aux ressources très inégales. Alors que le Bas-Bugey, au sud de la Cluse des Hôpitaux,
vivait assez largement, le Haut-Bugey et le plateau d’Hauteville-Brénod restaient pauvres et surpeuplés au regard des ressources existantes.
Le Bas-Bugey était un pays de montagne mais ses vallées autorisaient la culture des céréales, des vignes, et les revenus tirés de la polyculture permettaient de nourrir sa population. Il n’en était pas de même pour le Bugey-Nord qui devait faire appel au département du Jura pour nourrir ses habitants.
Paysage de plateaux montagnards, le relief du Haut-Bugey, au sol calcaire, fait de monts et de vaux n'offrait que des surfaces restreintes pour l'habitation. Il était peu propice aux cultures, sauf dans les combes, où l'on trouvait des pâturages et quelques champs. Aussi la forêt était-elle très présente. Les parties élevées, même les plus escarpées, étaient couvertes de bois-taillis et de conifères. Les bois y prédominaient, et une population clairsemée s'adonnait à l'élevage et à quelques maigres cultures dans les failles.
Chez le peuple des cultivateurs, la nourriture était surtout faite de ce que pouvait donner le sol. Les bouillies constituaient la base de l'alimentation des deux principaux repas.
Pour compléter leurs repas, les paysans du Bas-Bugey et des plaines purent recourir, dans les toutes premières années du XVIIe siècle, voire les dernières du XVIe, au maïs. D’abord utilisée pour nourrir les bêtes, la céréale devint la nourriture des paysans pauvres, en particulier pendant les périodes de disette ou en attendant la récolte de blé.
Mais dans le Haut-Bugey, cette culture n'a jamais été très abondante, gelées printanières et froides d'automne nuisent à son développement. Aussi les habitants de cette contrée complétaient leur nourriture par des légumes tels que pois, lentilles, haricots et fèves que le sol calcaire produisait avec facilité. Les paysans du Haut-Bugey étaient tenus le plus souvent à une double activité pour subsister.
Les cluses favorisaient les échanges vers les marchés voisins ou vers les provinces plus lointaines et l'étranger. La vallée de l'Albarine vit passer de nombreux voyageurs (lire le récit de Voyage en Italie de Montaigne) et l'abbaye de Saint Claude essaima sur le Haut- Bugey des activités artisanales telle que la tournerie sur bois. Cet essor fut permis hier par les moulins et la force hydraulique ; puis la mécanisation et les voies ferrées.

Dans le Bas-Bugey, lorsque la terre ne produisait pas assez, les habitants sans se déplacer pouvaient trouver aisément un gain, dans l'industrie locale très vivante de l'arrondissement de Belley, aux abords de la Cluse des Hôpitaux et particulièrement aux environs de Saint-Rambert-en-Bugey. Il y régnait une grande activité au XVIIe siècle et Saint-Rambert devint un centre névralgique pour la négociation et le tissage du chanvre produit en Dombes et Bresse, grâce à une puissante corporation des tisserands. En 1753, la qualité de tissage du chanvre qui donnait une toile assez grossière mais solide lui valut le titre de « Fabrique royale ».
Saint-Rambert n'avait pas à proprement parler de manufactures, mais seulement des métiers dispersés dans les maisons. C'était donc un travail familial comme on pouvait en trouver alors dans beaucoup de régions françaises. Près de 3.500 personnes, femmes, hommes, vieillards et enfants étaient employés à une telle activité dans cette petite zone du Bas-Bugey moins favorisée par la nature. Saint-Rambert ravitaillait en articles textiles non seulement le Jura méridional, mais vendait aux régions voisines près de 800 000 mètres par an de toile pour linge de table, de lit et de corps. Les productions prirent en grande partie le chemin de Lyon et les fabricants vendaient surtout aux hôpitaux de Lyon.
Il existait plus de 600 métiers permanents dans le canton de Saint-Rambert et un plus grand nombre encore de métiers temporaires utiles seulement pendant la morte-saison.
À cette époque, à Saint-Rambert, on pratiquait le tissage du « Thibet » (mélange de laine et de schappe[1]), à Chaley on commença à adopter le peignage de déchets de soie, et à Tenay celui des châles en cachemire.
Au début du XIXe siècle, Lacoux, dont l’activité textile dépendait de Saint-Rambert, produisait 260 m par an d’une toile de qualité servant à faire des chemises de militaires, des langes et chemises d’enfants, des doublures d’habillements et blouses pour le service des hôpitaux, notamment de l'hospice de La Charité de Lyon.
Dans les année 1830, les patrons, soutenus par les banques régionales, furent à l'origine des grandes concentrations textiles.
À Saint-Rambert, en 1829[2], une seconde usine associa filature et tissage et les soieries Bonnet s’implantèrent à Jujurieux à partir de 1833.
Claude-Joseph Bonnet et sa filature-pensionnat de Jujurieux

Pour cette dernière, l’incidence des révoltes des canuts de 1831-1834 si elle n’est pas à nier, n’a été que secondaire. Une des raisons du développement des soieries Bonnet est à chercher nous dit Henri Pansu [3] "dans l’imitation des Lempereur [4] , des marchands toiliers installés dans la vallée de l’Albarine, en Bugey, plus précisément à Tenay. Leurs entreprises de filature avaient transformé une vallée jusque-là très pauvre. Jean-Pierre Lempereur, établi à Lyon, fut justement un des bailleurs de fonds de Bonnet à ses débuts."
Au nord du plateau, l’implantation d’une activité industrielle fut beaucoup plus difficile. Il exista bien néanmoins une activité de filage de coton à Nantua.

En 1764 un nommé Le Brument, ouvrier à Lyon, vint se fixer à Nantua et monta quelques métiers de tissage. On y fabriquait des mousselines claires, des velours pleins et cannelés, des toiles de
coton façon de nankin(5) qui soutenaient avantageusement la concurrence avec ceux de Rouen où la filature se faisait à la mécanique. Le coton filé au
rouet avait l’avantage d’avoir plus de finesse et plus de nerf. Au point qu’en 1789, il y avait près de 100 métiers battants dans six fabriques. La production annuelle était de 3000 pièces de
nankin de 36 mètres de longueur sur 3 décimètres de largeur. Cependant le développement de cette activité fut contrarié par la fraude : le travail se faisait au rouet ; on parvenait à filer des
cotons depuis le plus bas n° jusqu’au n° 120, mais on s’aperçut bien vite qu’un grand nombre de fileuses avaient la mauvaise habitude de raccourcir les écheveaux, en rapetissant les dévidoirs
pour obtenir des n° plus élevés. La prospérité ne fut pas de longue durée !
"En 1853, M. Treilliard[6] de Lyon créa un atelier d’ourdissage et d’un dévidage, à La Cluse [ aujourd’hui Montréal-La Cluse]. Par la suite, plusieurs métiers à carder s’installèrent à Tenay, Lacoux, Hauteville, Izenave, Corcelles, Brénod etc. À Champdor on compta 60 ouvriers, hommes et femmes , nous dit Le Courrier de la Drôme et de l’Ardèche. Ils gagnaient entre 1fr. 50 à 2 fr.50, voire 3 fr. par jour."
Puis vers 1860, suite à la reconversion des soieries lyonnaises commençant à faire des tissus pour robes, cravates et ameublement, chacun s’équipa d’un métier Jacquard, travaillant à façon ou sous son propre nom.
Ainsi, une grande partie des villages du territoire travaillera la soie avec une spécialisation dans la bluterie (gaze à bluter pour les moulins) ou dans le voile et le damassé (linge de table). On trouvera ceux qui s’approvisionnèrent en direct et ceux qui passèrent par les donneurs d’ordre, distribuant la matière première et le travail.

Les femmes de certains villages n'hésitaient pas à franchir à pieds de nombreux kilomètres, à l'instar de Joséphine Leynet-Chardeyron qui parcourait une vingtaine de kilomètres pour chercher l'ouvrage et autant pour revenir s'occuper de ses enfants. (voir témoignage ci-contre).
Pour d'autres, c'était le "rondier"[7] qui assurait l'approvisionnement des ouvrières à domicile.
Mais dans les montagnes, l'activité industrielle ne suffisait pas toujours et par nécessité ou par goût on lui préféra l’émigration temporaire saisonnière.
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[1] Déchet de soie.
[2] René Lebeau (1917-1999), professeur de l'université de Fribourg (Suisse), thèse de doctorat, La vie rurale dans les montagnes du Jura méridional, éditée par l'Institut des Études rhodaniennes de l'Université de Lyon. Mémoires et documents. N° 9, Lyon, 1955.
[3] Professeur certifié d’Histoire et Géographie, Henri Pansu (1937-2016) a consacré une très grande partie de sa vie à élaborer la monographie Claude-Joseph Bonnet, soierie et société à Lyon et en Bugey.
[4] La famille Lempereur est native de Tenay. Selon Bossi, elle serait à l’origine de l’industrialisation du tissage du chanvre dans la vallée de Saint-Rambert (Bossi, statistique du département l’Ain, 1808).
[5] Le nankin est un tissu, plus précisément une toile de coton à tissu serré et solide, de couleur jaune clair, fabriquée originairement en Chine à Nankin.
[6] Entreprise familiale d’origine drômoise portant la marque royale de « faiseur de bas ».
[7] Le rondier était un agent de liaison entre la « Boutique», et l'atelier de tissage. Il faisait la ronde et opérait sur place un premier contrôle de qualité sur le métier, vérifiait si les délais de fabrication étaient tenus, éventuellement recevait les doléances des tisseurs en cas de matière défectueuse : irrégularité des fils ou fragilité due à une mauvaise teinture, et enfin ils prévoyait la date de la fourniture de la chaîne et des trames suivantes, afin que le tisseur ne subisse pas d'interruption dans son travail. A leur retour à la « boutique », ils rendait compte. Le rôle du rondier est demeuré très important tant que la fabrication était réalisée dans les ateliers de tissage indépendants, ce qui correspondait à la structure bien particulière de la soierie lyonnaise durant des siècles. A partir du moment où les usines prirent la relève, le rondier a progressivement disparu.
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Le chanvre : peigneurs de chanvre, un métier mystérieux et une langue secrète