Peigneur de chanvre
Un métier mystérieux, une langue secrète
Sur le plateau d’Hauteville-Brénod, les ressources complémentaires que l’industrie locale ne pouvait fournir, les montagnards l’ont d’abord cherché dans d'autres domaines. Sur place d'abord, les hommes ont été occupés au transport du bois et au roulage en général et les femmes à élever des nourrissons. Puis poussés par les nécessités, les hommes qui avaient acquis chez eux l’habitude de peigner leur propre chanvre sont allés offrir leurs services dans d'autres régions : partant avec l'automne pour ne revenir qu'au printemps, les peigneurs libéraient leurs villages d'autant de bouches à nourrir.
![Carte actualisée figurant les secteurs d'activités du Bugey au XIXe siècle. (D'après une carte illustrant un article d'Abel Chatelain [2], in Procès-verbaux du Cercle d'études géographiques de la Société de géographie de Lyon, n° 6, 1946).](https://image.jimcdn.com/app/cms/image/transf/dimension=630x10000:format=jpg/path/s3a3d7ab360fbc445/image/idd87ea054a1daf65/version/1767434273/image.jpg)
De toutes les industries de montagne, la plus caractéristique était bien celle des peigneurs de chanvre ou pignards du Bugey. Chaque année, ils quittaient leur pays pour prendre la
direction du Haut-Doubs ; des départements de la Sarthe, de la Meurthe, du Haut-Rhin et du Bas-Rhin, où l’on semait beaucoup de chanvre.
Cette émigration se faisait par petites bandes, composées d’un chef et de deux compagnons. Ces derniers travaillaient pour le compte du chef, qui se chargeait de leur nourriture et leur donnait
un salaire proportionné à leur habileté à isoler les fibres textiles en détachant les chènevottes, la partie ligneuse du chanvre. Environ 2 000 d’entre eux venaient de l’arrondissement de Belley
(Longecombe, Lacoux, Hauteville-Lompnes, etc.), mais l’arrondissement de Nantua (Corcelles, Champdor, Brénod, etc.) fournissait le gros de la troupe : 4 000 à 5 000 personnes.
Presque tous les domestiques des cultivateurs, même ceux des maisons bourgeoises, se réservaient dans leurs engagements les mois d’émigration, ce qui s’appelait dans le pays « retenir son peigne
», et jusque qu’au garde-champêtre d’Aranc qui partit un jour sans prévenir ! Ils partaient dans les derniers jours de septembre ou au commencement d’octobre, et revenaient ordinairement « aux
rois », voire pour « les Rameaux ». De ferme en ferme, de métairie en métairie, ils se rapprochaient de leur point de départ, en travaillant partout où ils pouvaient.

En fonction de la quantité de chanvre récoltée à la ferme, ils restaient de deux à trois jours pour peigner, étaient nourris et dormaient à l’écurie. Leur accessoire de travail consistait en un
jeu de peignes : une planche en bois souvent renforcée de plaques de fer et hérissée de dents en acier entre lesquelles était peigné le chanvre (Voir photo ci-contre).
Ces peigneurs, après quelques folles dépenses de cabaret et quelques emplettes d’habillement, rapportaient dans leurs foyers les deux tiers de leurs gages. Surtout, ils gagnaient un revenu qui
n'a certes rien d'un pactole mais qui permettait d'accroître le patrimoine de ceux qui avaient déjà du bien, et aux plus pauvres d'aider leur famille à subsister d'un bout à l'autre de l'année. À
leur retour, loin de se reposer, ils fabriquaient des outils. À la fin de mars, quelques ouvriers émigraient encore une fois pour aller peigner le chanvre, mais ils n’allaient que dans le
voisinage (Tiret, hameau d’Ambérieu-en-Bugey ou encore au village de Bouligneux, en Dombes) et leur absence ne durait qu’un mois. Dans le milieu du XIXe siècle, les économies totales de ces
peigneurs étaient évaluées par Thomas Riboud[2] à 430.000 francs or.

Comme ailleurs, la migration assurait donc l'équilibre d'une montagne chargée d'hommes en lui permettant de tirer à elle une partie des richesses des pays de plaine. La durée des campagne des peigneurs variait selon les distances à franchir et les possibilités d'embauche. La longueur des absences générait une société particulière. Les curés célébraient l'essentiel des mariages en mai, juin et juillet, lorsque les hommes revenaient « de la peigne », tandis qu'en plaine les unions culminaient en janvier-février. C'est aussi durant l'été que se faisaient les conceptions; et du coup les enfants venaient au monde neuf mois après le retour de leur père, soit en janvier-février, au pire moment de l'année.
Bien que respectés, les peigneurs n’en étaient pas moins craints du fait de leur mode de vie et de leur parler, différent des patois pratiqués dans les villages du plateau, et bien mystérieux aux yeux de ses habitants.
Dans leurs pérégrinations, ils usaient d’une langue secrète, le « Bellod[4] ». C’était l'argot des pignards, originaires du Bugey et de la région de St-Claude, inventés pour déjouer la curiosité de l’étranger. Ceux-ci ne se servaient jamais du Bellod chez eux, mais seulement dans l’exercice de leur profession ambulante.
En langage Bellod, poule se disait « peccanterne » ; bœuf : « braillo » ; bonsoir:« garda seugna » ; soupe se disait « gauffa » ; lait : « collan » ; feu : « Tin-no ou reubio », etc.
[1] Abel Chatelain (1936-1972), agrégé d’histoire-géographie, démographe et géographe, attaché au CNRS.
[2] Thomas Philibert Riboud (1755-1835) est un magistrat et homme politique français, député de l'Ain de façon discontinue de 1791 à 1851.
[3] Voir le site http://tradition.hte.bresse.free.fr
[4] Variantes : Bellaud, Bellau, Bellô, Bellod.... D’après Dauzat (1877-1955), linguiste, ces argots de métiers se formèrent approximativement vers la seconde moitié du XVIIe siècle. C'est, semble-t-il, un produit des pays frontières. Le Bellod était un langage différent du patois habituel.
[5] Abbé Hippolyte Michat (1848-1922), curé de Chézery (Ain) ; Étude sur le Bellod in Bulletin de la Société Gorini : revue d'histoire ecclésiastique et d'archéologie religieuse du Diocèse de Belley, 1905, p. 65 à 80, et 289 à 3o8.