"L'usine" L'atelier de lunetterie de Champdor

d'après les archives de Georges Michaud

Dans les années d’après-guerre, la population de Champdor est essentiellement composée de petits agriculteurs qui travaillent sur des exploitations de petite dimension et consomment une partie de leur production. Or, depuis plusieurs années, Champdor perd des habitants. Cette diminution de la population est due essentiellement à l'exode agricole ; La motorisation, l’usage des engrais, herbicides et pesticides, l’amélioration du cheptel, la politique agricole suivie sous la Ve République vont accélérer la concentration agraire et l'exode agricole. Dans les années 1960, il ne reste à Champdor que 25 exploitants agricoles et les enfants de ces derniers sont partis travailler comme ouvrier ou employer à quelques km de Champdor.

 

Dans le même temps, de nouvelles matières synthétiques voient le jour, tout comme de nouveaux procédés techniques, telle l’injection. En 1930, les premières presses à injecter démarrent à Oyonnax. Elles permettent d’augmenter la production de plastiques ainsi que leur qualité. En 1936, les premiers jouets et articles ménagers en plastique arrivent sur le marché. Le tout plastique s'impose et en 1960 le premier salon des plastiques se tient à Oyonnax.

 

C’est de la rencontre de ces deux mondes, de la volonté l’équipe municipale de l'époque, dont fait partie Maxime Michaud, et de celle de Max Pittion que va naitre l’atelier de lunettes de Champdor que l’on appellera "l’usine"

En 1961 débute l’aventure industrielle de Champdor, André Pin (maire) et Maxime Michaud-Maillet assistés pour les démarches administratives par Louis Pommateau (secrétaire de mairie) vont se mobiliser pour créer des emplois à Champdor et endiguer la perte d’habitants.

 

L’installation

Les élus qui assistent à l’émergence des industries plastiques cherchent une opportunité et activent leurs réseaux. Ils réussissent à intéresser et à conclure un accord avec l’entreprise Pittion :

  • Celle-ci fournira les machines et embauchera Maxime comme chef d’atelier.
  • La commune fournira des locaux neufs avec tous les équipements électriques nécessaires et percevra un loyer
  • Maxime devra se former, aura la mission d’installer les machines et de tout organiser pour accueillir des ouvriers. Il devra assembler tables, établis et tabourets, fixer les machines fournies par les établissements Pittion.

Le 1er janvier 1962 Maxime est embauché par l’entreprise. Lorsque tout le matériel est installé, il commence une formation à Oyonnax et Meillonnas ce qui lui permettra de produire ses premiers lots. En attendant de passer son permis, car il devra se rendre régulièrement à Oyonnax, il se déplace en cyclomoteur pour se rendre à sa formation.

 

Dans un premier temps l’atelier est implanté dans l’aile nord de l’ancienne cure. Ce bâtiment a été rénové dans les années 1950. Il est carrelé, peint,  avec une distribution électrique adaptée. Le chauffage est assuré par un simple poêle à mazout.

 

On ne traite encore que du plastique. La matière première brute (faces et branches) provient des presses à injecter d’Oyonnax. Un camion assure régulièrement la liaison entre Oyonnax et Champdor  pour le transport du matériel et de la matière première. Le rainurage des faces n’est pas fait à Champdor mais l’atelier dispose quand même d’une machine pour les retouches. Les ouvriers prennent en charge les autres étapes de la fabrication.

Des étapes clés dans le développement de l'atelier de lunetterie

  • Les 2 premières années permettent d’asseoir une petite production, de maitriser toutes les tâches dont la plus importante reste le préréglage des machines. La montée en puissance de l’atelier est progressive. Trois, puis dix salariés assurent une production plus en plus importante. À la fin de l’année 1963 l’effectif atteint quinze personnes, soit pratiquement un emploi par poste et on aura assemblé 15 062 pièces en 2 665 heures. En mai 1964 la production passe à 18 450 unités avec le même personnel.
  • En 1967, 2 postes de montage de verres sont installés au 1er étage de l’immeuble. L’effectif salarié continue d’augmenter : en décembre 1968 l’effectif est de 18, en 1972 on passe à 24, pour finir dans l’ancien atelier à 28 ouvriers.
  • Les années 70 apportent des améliorations techniques et l’apparition massive des montures métal fait évoluer le montage.
  • En 1976, la commune de Champdor décide de restaurer le bâtiment du hangar communal devenu inutile depuis la disparition importante des agriculteurs, en investissant 250 000 francs pour la création d’un atelier de 330 m2. Les nouveaux locaux sont plus confortables, spacieux avec un local pour les fours à tremper les verres. Dix emplois supplémentaires sont créés et fin 1976 "l’usine" quitte la "cure" pour le "hangar".
  • Fin 1977 l’effectif atteint 40 ouvriers. Avec le recul, et compte tenu de l’augmentation de la production et de la forte demande de main d’œuvre qui l’accompagne on peut s’étonner que la commune et la direction de l’entreprise n’aient pas pris la décision d’agrandir l’atelier plus tôt.

La condition ouvrière

À cette époque, l’emploi est essentiellement féminin (80% des salariés sont des femmes). Celui-ci s’est développé exclusivement sur le plateau d’Hauteville-Brénod et 50 % des salariés résident à Champdor. Certains occupent un poste, d’autres plusieurs, suivant les besoins et les capacités de chacun. Les ouvrier (e.s) travaillent 150 à 200 heures par mois.

Demandant peu de qualification ce travail est peu rémunérateur. Les ouvriers sont payés à l’heure et les taux de rémunération s’établissent suivant la productivité, l’habileté et l’ancienneté de chacun : le salaire moyen est de 3,40 Fr de l’heure. La majorité des salariés participent donc aux heures supplémentaires. L’atelier est fermé au mois d’août pour les congés. À la fin de chaque mois Maxime se rend à Oyonnax pour transporter la paye (en argent liquide) vers Champdor.

La fin de l'aventure

À la fin des années 70, le monde du travail subit de plein fouet la concurrence asiatique longtemps annoncée (Japon en tête). En réaction, en 1977, Max Pittion s’associe à deux autres lunetteries d’Oyonnax (Pittion, Plastinax et Pillet dénommé les 3P) pour fonder la société ILSA (International de Lunetterie SA), et quitte la tête de l’entreprise.

En  dépit  de  cette  union,  la concurrence  est sévère. Les unités annexes sont les premières impactées. L'effectif salarié de l’atelier de Champdor baisse peu à peu : de 38 ouvrier(e)s en 1978, il passe à 30 en 1979 puis à 28 en 1980/81.

En 1981, Maxime alors âgé de 62 ans, choisit, comme son patron, de quitter l’entreprise à la fin du mois de juillet. Fin octobre de la même année, tout le personnel est licencié.

 

L’aventure qui a duré vingt ans, aura fourni un emploi, même s’il fut parfois temporaire à toute une partie de la population qui n’avait pas la possibilité de quitter le plateau.