DE LA SUISSE À HAUTEVILLE, EN PASSANT PAR LE JURA

 

Le chemin des lapidaires et diamantaires

Itinéraire du déplacement des lapidaires
Itinéraire du déplacement des lapidaires

De la France à la Suisse

Au cours de la période 1540 -1590 (massacre de la Saint Barthélémy), la Suisse connait une première vague de réfugiés huguenots. S’ensuit l’installation de manufactures surtout dans les domaines du textile (Lausanne) et de l’horlogerie-orfèvrerie, permettant de réduire le chômage et la pauvreté.

Montre émaillée ronde signée Olard, Jean-Pierre Huaut, Gex et Genève, fin du XVIIe siècle
Montre émaillée ronde signée Olard, Jean-Pierre Huaut, Gex et Genève, fin du XVIIe siècle

Mouvement signé OLARD à Gex.  Boîte signée dans un médaillon ovale, sur la carrure: HUAUT/le puisné/fecit.

Au centre du cadran, une peinture sur émail représente Mars et Vénus, enlacés. Inv. OA 10080 Collections du Musée du Louvre.

Pour en savoir plus sur la famille Huaut

 

Parallèlement, il est rapporté qu’en 1735 un dénommé Michaud, demeurant à Thomarys, petit hameau de Lamoura, eut l’idée de façonner de minuscules pierres percées d’un trou, les contre-pivots, dont se servaient les horlogers. Avec un tour de son invention il tailla finement ces pierres dont les facettes jouant avec la lumière intéressèrent les bijoutiers. La lapidairerie était née… 

 

Lors de la seconde vague, et selon les archives départementales du Jura, à la Révocation de l'Édit de Nantes, des juifs et des protestants chassés de Paris, lapidaires et bimbelotiers de la rue du Temple, partirent se réfugier en Suisse, dans le quartier de Montbrillant à Genève. Mais l’arrivée en masse de près de 350 personnes par jour (à Genève) va poser de nombreux problèmes. À la fin du XVIIe siècle, la situation économique de la Suisse est particulièrement mauvaise - crise du blé, paupérisation, chômage - et la situation politique se tend. Les nouveaux arrivants, en dépit de la communauté de religion, sont jalousés, victimes de xénophobie, vécus comme des bouches inutiles, des concurrents professionnels. En 1694, Berne donne l’ordre à tous les réfugiés de quitter le territoire.

Mécanisme à rubis
Mécanisme à rubis

Lamoura est un petit village en continuité de la Vallée de Joux, côté français. Pourtant les premiers lapidaires du Haut Jura n’arrivent pas de la Vallée de Joux. Ils viennent du pays de Gex en remontant la vallée de la Valserine.

 

Du Pays de Gex au Jura

Voltaire et sa manufacture royale


François-Marie Arouet, dit Voltaire, (1694-1778) d'après Nicolas de Largillière vers 1725
François-Marie Arouet, dit Voltaire, (1694-1778) d'après Nicolas de Largillière vers 1725

Au siècle des Lumières, les philosophes aident au développement de l’activité horlogère et donc de la lapidairerie. Rousseau conduit une colonie de lapidaires, du pays de Gex jusqu’en Perse. Quand à Voltaire, à Ferney, il vient en compétition avec les horlogers genevois en créant sa manufacture royale de montres. Ce n’est pas sans raisons que Genève face à cette concurrence, ferme ses frontières, asphyxiant littéralement l’activité horlogère du pays de Gex. Voltaire perd la bataille et les lapidaires continuent leur route sur les pentes du Jura. Ils s’orientent désormais vers Paris et ses joailliers.

 

L’activité se développe et prospère durant tout le XIXe siècle, donnant naissance à des dynasties de négociants lapidaires, tels que les Dalloz à Septmoncel. Les dames de ce petit village s’habillent à la mode parisienne si bien qu'il prend le surnom de Paris du Jura. Mais la route n’est pas encore terminée. Les établis rustiques des paysans ne permettent pas de tailler l’ultime pierre précieuse : le diamant !

 

Eugène Goudard, enfant de Divonne-les-Bains, et les diamants

Les premières diamanteries mécaniques du Jura et de l’Ain sont, en grande partie, l’œuvre d’Eugène Goudard. Avant l’ouverture vers 1878, d’une première taillerie mécanique à Villard-Saint-Sauveur, au hameau de la Patinerie, Eugène Goudard exerçait à Paris la profession de marchand lapidaire. D’un esprit vif et doué du sens des affaires, il prit la décision d’aller faire un tour à Anvers, capitale mondiale du diamant, afin d’y apprendre le métier de la taille. De retour à Paris, il crée un petit atelier d’essai et fonde plusieurs diamanteries dans le Jura mais aussi dans l’Ain, d'abord à Saint-Genis-Pouilly (1874) et à Divonne ;  puis à Mijoux, Thoiry, Gex.

Portrait d'Eugène Goudard
Portrait d'Eugène Goudard

 

Les maitres de la lumière

Établi de lapidaire
Établi de lapidaire

Les industries jurassiennes sont très originales, car leur développement a été le plus souvent la conséquence d'initiatives individuelles, telles l'horlogerie, la tournerie, le travail des pierres précieuses (industries lapidaire et diamantaire), la lunetterie (voir l’atelier de lunettes de Champdor), le travail du peigne et des matières plastiques, la boissellerie, la tabletterie, ou la fromagerie (voir les fruitières du Plateau) etc.

La plupart de ces formes d'activité ont pris naissance dans la haute montagne. Les maigres ressources que le sol du Jura offrait aux colons et aux immigrants devaient leur suggérer d'accroître leur bien-être par l'appoint d'une industrie. La taille des pierres précieuses était, durant l’hiver, une activité pour les paysans. Ils avaient un tour et quand ils ne s’occupaient pas de leurs animaux, ils taillaient rubis, tourmalines etc. 

 

Parce qu’ils essaient, en les sculptant, de capter la lumière des pierres et des diamants, les lapidaires et les diamantaires font partie, au même titre que les ouvriers dans l’art du vitrail, des Maitres de la lumière

Rubis taillé
Rubis taillé

 

 

Pour sculpter les 57 facettes ou les plus de cent du diamant, leur taille réclame une minutie absolue, du goût et de la compétence, car nous sommes dans le monde de l’infiniment petit. Un gramme de diamant nécessite une pierre de 200 mg. La matière première est très fragile. Le ratage d’une facette peut coûter très cher au patron, de même qu’au tailleur.

 

 

L’on confond souvent l’activité des uns et des autres. Elles sont pourtant bien différentes, de par la matière travaillée tout d’abord, mais aussi de par la puissance des outils nécessaires. Le lapidaire taille et polit les pierres de couleur pour en rehausser la lumière et la couleur, en éliminer les défauts et ses outils sont moins imposants que ceux du diamantaire. Le diamantaire ne taille que le diamant minéral jusqu’à 140 fois plus dure qu’un rubis, qui nécessite donc un outillage plus puissant.

 

Diamant taillé
Diamant taillé

Mais grâce à une main d'œuvre déjà habituée à un travail minutieux avec la sculpture sur bois et la taille des pierres fines, l'industrie se développa rapidement dans le massif du Jura.

Vers la fin du XIXe siècle, Louis Gabriel David-Nillet, installé jusqu’alors à Montbrillant dans le jura, décide de venir créer son entreprise à Hauteville.

 

Du Jura à l'Ain

Le moulin de Montbrillant (Hameau de Villard Saint-Sauveur dans le Jura)

L’activité diamantaire se développe, à proximité des cours d’eau qui fournissent l’énergie nécessaire à la taille du diamant. La vitesse de rotation des meules est bien plus élevée que chez les lapidaires. L’industrialisation favorise la création de nombreux ateliers coopératifs au début des années 1900, laissant une trace encore bien visible de nos jours, tant au niveau des idées que sur un plan architectural.

 

Sylvain Dalloz, vers 1878, implante la 1ère usine de taille de diamant du Jura sur le site de Montbrillant (nom donné, en 1885, au hameau de La Patinerie), à l’emplacement d’un ancien moulin à papier sur les bords du ruisseau "Monbrillant".

 

Ce moulin et son histoire font partie de l’inventaire du Patrimoine de Bourgogne Franche-Comté (Repérage du Patrimoine industriel du Jura Référence Mérimée IA39000391)
Ce moulin et son histoire font partie de l’inventaire du Patrimoine de Bourgogne Franche-Comté (Repérage du Patrimoine industriel du Jura Référence Mérimée IA39000391)

 

Lorsque Louis Gabriel David-Nillet arrive à Hauteville, il jette son dévolue sur le moulin Miguet, pour implanter son atelier.

 

Le moulin de Léchay, lieu-dit de Nantuy (Hameau d'Hauteville dans l'Ain)

Environ d'Hauteville (Ain) - Au Léchay ou Moulin Miguet - diamanterie et scierie
Environ d'Hauteville (Ain) - Au Léchay ou Moulin Miguet - diamanterie et scierie
Portrait de Mathieu Brachet avec l'autorisation de Marcel Monnier
Portrait de Mathieu Brachet avec l'autorisation de Marcel Monnier

Marcel Monnier, dans le tome 1 de ses recherches sur les moulins de l’Albarine, nous indique que ce moulin a été construit, en 1793, par un certain Jean Garin et un certain Jean-Baptiste Miguet, auquel ils ont adjoint en 1797 une scierie. À la suite du décès de Jean Baptiste Miguet et de son fils, Mathieu Brachet achète la propriété en 1846 pour la somme de 5 515 Fr. Mais Mathieu Brachet est ambitieux. Il achète et achète encore des terres au point d’être déclaré en faillite et de voir ses propriétés vendues aux enchères, en 1880. Le moulin et la scie, dès lors, ne reprennent pas leur activité.

Quand Louis Gabriel David-Nillet achète le moulin et installe sa diamanterie dans les locaux de la scie, les bâtiments comportent des logements. Le moulin est toujours muni d’une roue à aubes. Le canal, déviant les eaux de l’Albarine et un bassin de rétention sont toujours utilisables.

 

L'atelier de taille de diamants à Hauteville
L'atelier de taille de diamants à Hauteville

 

Après la cessation de l’activité diamantaire, en 1923, la scie devient une blanchisserie industrielle.

 

Le bâtiment initial de la scie a été profondément transformé et il ne reste plus aujourd’hui qu’une muraille épaisse de pierres taillées qui longe l’Albarine.

 

Mur de la scie en 2005
Mur de la scie en 2005

Pour en savoir plus, vous pouvez

  • Acquérir et lire le Cahier du Dreffia n°27