De nos jours, l’usage quotidien du verre nous fait oublier qu’il s’agit d’un savoir-faire antique. En effet, c’est au Moyen Âge que se développent les techniques verrières qui donnent naissance, entre autres, aux verres à tiges, aux lunettes, aux miroirs ou au vitrail !

 

Paul Cattin, archiviste départemental, nous dit : "Fils du feu", le verre réclamait d’immense quantité de bois… Après en avoir consommé même les cendres, les verreries étaient contraintes de se déplacer sur de nouveaux sites… "Chef d’œuvre de l’art" le verre demandait un savoir–faire jalousement conservé par les gentilshommes verriers enveloppés d’une mystérieuse aura, étrangers venus de contrées plus ou moins lointaines, au statut social très particulier, et détenteurs de secrets transmis de générations en génération.

 

Gentilshommes verriers et privilèges

Les nobles étaient avant tout des hommes de guerre. Ils pouvaient cultiver la terre, mais non point se livrer à l'industrie ou au commerce. Pourtant, les artisans verriers “gentilshommes” portaient l’épée, avaient le droit de pêcher et chasser, d’avoir des fours à pain, de nourrir 25 porcs sur le lieu d'exploitation... On leur accordait des parts de forêt, indispensable à leur activité. Ils pouvaient ainsi défricher et prendre tout le bois nécessaire à la combustion des fours, mais aussi à l’édification de leur maison et entrepôt.

 

Fascinés par le verre considéré à l’égal d’une pierre précieuse, par sa translucidité et l’intensité de ses colorations,  par ses difficultés de réalisation, sa fabrication était considérée comme un art noble. Aussi les rois de France,  le gouverneur des duchés de Lorraine, (Jean de Calabre, en 1448) ; le duc de Savoie, Emmanuel-Philibert, octroyèrent aux verriers des chartes les assimilant aux nobles de races, leur accordant les mêmes droits. C'est certainement à cette époque, et à la suite de plusieurs actes souverains, que s'établit l'idée que le fait seul d'être verrier pouvait anoblir la personne. Or ce n'était pas exact, mais dorénavant les nobles pouvaient exercer le métier de verrier sans déroger.

  

Les privilèges accordés aux verriers ont dès le départ des implications territoriales. Ils définissent souvent une zone dans laquelle aucune autre verrerie ne peut s’implanter, dans laquelle aucun autre produit verrier n’a le droit de pénétrer ni d’être vendu, et, très vite, dans laquelle le privilégié a le droit exclusif de récolte du verre cassé qui peut servir à la fabrication. La zone ainsi définie oscille dans tous les privilèges du XVIIe siècle entre dix et quinze milles (1 mille ± 1,9 km). Ainsi d’une part les verreries  bénéficient d’un privilège exclusif pour approvisionner la ville la plus proche et d’autre part, cette politique crée automatiquement une répartition des verreries sur le territoire.

 

Des artisans du verre nomades et hommes des bois

C'est à la suite de concessions accordées par les dauphins du Dauphiné que les premiers ateliers apparaissent au début du XIVe siècle. En créant ces verreries, les dauphins souhaitent s'attirer des revenus réguliers et des objets à moindre coût, et n'hésitent pas à faire appel aux verriers italiens, renommés pour leur savoir et l'excellence de leurs techniques. Par la suite, le travail du verre devient l'apanage de la noblesse locale (noblesse qui s'est formée auprès des Italiens ; c'est le cas des de Chambaran, de Borniol, de Fassion, entre autres ; ces derniers s'assurant un véritable monopole dans la seconde partie du XVe siècle).

 

Tous les ateliers sont implantés dans les forêts où se trouve le bois nécessaire pour la chauffe des fours, évitant ainsi les charrois. Ils sont, la plupart du temps (au moins dans 90 % des cas), situés loin des bourgs et des villages à cause de la fumée des fours, propice disait-on, à la propagation de la peste. Au début de la fabrication du verre, les verriers sont mal admis par les populations qui voient dans ce nouveau travail gros consommateur de bois, et de surcroît fait par des étrangers, une source de pénurie et de renchérissement. Par ailleurs, la fabrication du verre, disait-on encore, n'est pas de première nécessité et de volupté seulement ! Ces nobles qui peuvent travailler sans déroger gardent jalousement leurs secrets de fabrication et ne les dévoilent que lorsqu'un contrat va lier un maître verrier à son apprenti. Pour ces différentes raisons, le travail du verre sera souvent, tout au long des siècles, source de conflits entre les communautés paysannes et les verriers, mais aussi, générateur de sociabilité pour les habitants des villages confrontés aux verriers : défenses de leurs intérêts, réclamations communes, entraide, solidarité dans le malheur, etc.

 

La fabrication du verre au Moyen-Âge

Les ateliers du verre dans le Bugey central du XVIIe au XIXe siècle

Une recherche de Marcel Monnier

La fabrication du verre plat a sans doute commencé au XIIe siècle, mais le manque d’archives freine les investigations concernant sa fabrication et le verre subsistant dans les fenêtres ou les vitraux, nous permet de savoir parfois qui l’a peint ou installé, mais rarement sa provenance. Par contre, les fouilles archéologiques nous aident grandement quand elles s’attachent aux lieux de production. Une recherche entreprise par Marcel Monnier en 1995 a permis de situer plusieurs de ces petits ateliers de verre dans les forêts du Bugey central et de faire connaissance avec les hommes qui les ont animés entre 1662 et 1820.

 

L’activité des ateliers est une affaire de famille. Mais les dynasties de verriers ne sont pas éternelles, certaines s’éteignent et d’autres naissent. Aussi le territoire a-t-il vu défilé plusieurs lignées de verriers : les de Fassion, de Richard, Maugy de Montorsier, Billion, de Finance. Ces familles venaient du Dauphiné, de Normandie, de Savoie, de Lorraine.

 

Notre territoire possède tous ce qui est nécessaire à la fabrication du verre, à savoir : le sable, la forêt, l’eau et les fougères.

 

Depuis le XVe siècle les verriers ont occupé 11 sites sans interruption notable. Les recherches entreprises par Marcel Monnier, permettent de les localiser à : Charabotte de Longecombe, à la Berrotière de Tard, aux Lentillières de Charabotte sur Chaley, En Chevron au Genevray, au Chenay à Longecombe, au Mont d’Aranc, à Saint Jérôme, à Boyeux, à La Bertinière de Lacoux, au Devant au Vachat sur Conand, au Veillère à Izenave, au Sappey à la Balme sur Cerdon.

 

L'atelier de Charabotte de Longecombe,

Le premier atelier à nous être révélé est celui de Charabotte sur le territoire de Longecombe. Les sources documentaires le situent en 1662, et placé sous la direction de Daniel de Fassion. Selon Marcel Monnier, « l’emplacement est des plus austère et particulièrement bruyant ». Le soleil n’y pénètre jamais même au plus fort de l’été. L’emplacement est situé entre les eaux bruyantes de l’Albarine, le bief de la Pissoire qui finit en cascade et les eaux souterraines des Froidières. Le long des berges de l’Albarine on trouve du sable et les collines alentours sont  fortement boisées.

 

Durant deux siècles les verriers et leurs familles vont se déplacer sur le plateau et aux alentours, à la recherche du combustible nécessaire à leur fabrication : le bois.

 

L'histoire de Louis de Finance

Le plus fort de l’activité se dégage durant l’année 1803. Cette année là, Louis de Finance occupe alors le site du Sappey. La verrerie occupe 60 ouvriers, produit journellement 4 000 verres, 400 flacons carrés ou chopines à liqueur, 600 topettes à sirop. On écoule les produits vers Bourg mais aussi vers Lyon, Grenoble et la Suisse. Pour alimenter les fours on a coupé 3 216 stères de bois, fait acheminer du sable de Haute-Savoie, du sel et du manganèse du Jura et recyclé 125 tonnes de verre concassé. À partir des années 1805-1815, la concurrence est rude, le bois se fait rare.  En 1815, Louis de Finance a  61 ans. Il quitte Le Sappey et poursuit son activité En Chevron sur le territoire du Genevray. Il devient maire de Thézillieu en 1816. Louis de Finance partage alors son temps entre sa responsabilité de chef d’entreprise et sa nouvelle fonction. En 1823, il a maintenant 71 ans, il démissionne de sa charge de maire. Cela semble aussi coïncider avec l’arrêt des fours de l’atelier.

 

Le manque de bois, plus ou moins réquisitionné pour d'autres usages, a fini par réduire le travail des verriers. L’arrivée d’un nouveau combustible, le "charbon de terre" ne fera que précipiter le déclin d’une production artisanale exsangue à la technique démodée. L'ère de l'industrie verrière a commencé.

 

Pour en savoir plus vous pouvez :

 

consulter le livre de Marcel Monnier "Les ateliers du verre et les verriers dans le Bugey central du 17ème au 19ème siècle" au fonds documentaire.